Naked and Nothing

un film documentaire réalisé par Vonnick Ribéraud

Montage N&N 30 min.00_28_

Interview avec la réalisatrice

Comment le projet a t-il émergé ?

Le projet a émergé fin 2018, date à laquelle j’ai rencontré Thomas Leabhart, l’ancien professeur de Luis Torreão mais aussi ancien élève d’Etienne Decroux. J’ai eu l’impression, en l’observant enseigner, de voir directement l’héritage d’Etienne Decroux, le concepteur de cette pratique artistique. Comme si, un peu de lui se transmettait et se perpétuait également en plus de la gestuelle. Il m’a alors semblé important de faire un documentaire sur cette pratique et sur son potentiel, cette force libératrice que j’avais déjà perçu il y a dix ans auparavant lorsque je prenais moi-même des cours de mime corporel avec Luis Torreão.

Comment s’est déroulé le tournage ?

Le tournage s’est fait en plusieurs étapes. Après avoir pu filmer un stage d’été, mené par Thomas Leabhart, j’ai eu la possibilité de filmer pendant plusieurs mois un atelier de recherche. Cet atelier déboucha sur un projet de recomposition et de mise en scène des figures d’Etienne Decroux qui se déroula à huit clos, dans un théâtre de la banlieue parisienne.Mis en place par Luis Torreão, ce projet consistait à rejouer le répertoire d’Etienne Decroux afin de le transmettre et de le rendre accessible au plus grand nombre.

Au moment du montage, pourquoi avoir privilégié les rushes tournés au théâtre ?

A l’issue de ce tournage, il m’est apparu que j’avais une matière suffisamment riche et expressive pour faire reposer le documentaire dessus. La question centrale, qui est celle de la libération corporelle, se posait alors. Comment la montrer ? Il me semblait indéniable qu’elle devait en partie passer par le récit des acteurs. Après avoir réalisé des entretiens avec eux, il s’est effectivement avéré que leurs confidences sont tout à la fois rares et précieuses et d’une grande intimité.

En plus de se confier sur leurs ressentis, ils reviennent sur leur apprentissage de la discipline, ses joies et ses difficultés. Grâce à leurs récits, on comprend les étapes par lesquelles ils sont passés et, malgré cette tension provoquée par l’exigence de cette pratique d’apparence rigoriste par certains aspects, tous nous amènent vers une forme de libération corporelle.  

De quelle nature est cette libération corporelle, permise par le mime corporel ?

Le mime corporel a été pour moi une découverte bouleversante, à la fois d’un point de vue esthétique, sensoriel et d’un point de vue humain. Une bienveillance absolue règne dans les cours, les corps se meuvent et entrent en contact avec considération et la recherche du mouvement libère le corps et les imaginaires.

L’exploration corporelle telle qu’elle est menée dans ces cours m’a permis d’accéder à un nouveau territoire de moi-même et m’a fait prendre conscience à quel point un manque de considération vis à vis de nos corps régnait dans notre société. On lui demande d’être beau, d’être performant, en bonne santé, mais ce qu’il vit vraiment, ce qu’il ressent, son potentiel créatif, tout cela importe peu.

Sur le plan intime, le corps est souvent considéré comme quelque chose qui est là, qui fait partie de nous, nous n’y faisons plus vraiment attention tellement il nous est familier. Mais que nous raconte t-il ? Faire l’expérience du corps autrement, ici à travers la pratique du mime corporel, c’est l’occasion de se détacher de cette familiarité et de l’appréhender autrement. On peut déconstruire le corps comme on déconstruit les idées.

Le corps possède un langage qui lui est propre et qui, d’une façon encore différente de la parole, touche à l’intime et à l’émotionnel. Au-delà de la culture et de l’époque dans laquelle le corps vit et évolue et donc du milieu dans lequel son langage se crée, le corps exprime un vécu, une sensibilité, une façon d’être au monde et en relation avec lui.

Etienne Decroux, en ayant créé une grammaire corporelle, lui donne une possibilité de s’exprimer selon une certaine codification. De la sorte, cette familiarité vis à vis du corps est rompue et l’apprentissage de cette nouvelle gestuelle, longue et parfois fastidieuse, amène l’artiste à conscientiser son corps et à l’appréhender autrement. Par la suite, l’artiste finit par se réapproprier ce langage à sa façon pour le faire sien.